Au petit matin, la promesse de demain

Dans la brume qui flotte sur les mégalithes de Saint-Cirq-Madelon, on devine les silhouettes de quelques jeunes, sacs sur le dos, vélos bringuebalants, en route vers le marché de Gourdon ou vers une ferme bio où, aujourd’hui, on a décidé de cueillir ensemble. Ce sont eux, vingt, trente, parfois moins, qui tissent chaque jour de nouveaux liens, patiemment, dans ce coin de Lot où les collines oscillent entre maquis et vergers. Ici, la jeunesse ne fait pas de bruit : elle sème.

Loin des clichés : des jeunes enracinés et créatifs

Contrairement à une idée souvent véhiculée – celle d’une jeunesse déracinée, accrochée à la ville par défaut – les jeunes du Quercy Bouriane inventent d’autres manières de rester, revenir, ou tracer leur route. Le dernier recensement (source : INSEE, 2020) indique que près de 19% des habitants du territoire ont moins de 29 ans. Certes, la proportion décroît depuis 1975, mais un phénomène de retour s’observe depuis 2017, notamment avec l’arrivée de jeunes familles venues d’autres régions, séduites par la qualité de vie et la promesse d’un mode de vie plus en phase avec la nature.

  • 41% des jeunes interrogés dans le cadre d’une enquête de la Mission Locale de Gourdon déclarent vouloir “rester pour créer ou reprendre une activité”.
  • Les écoles maternelles et primaires rurales connaissent pour certaines un regain d'effectifs depuis la crise sanitaire, dû à l’arrivée de néo-ruraux (source : La Dépêche, 2022).

On retrouve ces visages dans la rue commerçante de Gourdon, dans l’antre d’une microbrasserie à Dégagnac, ou derrière les projecteurs d’un concert sur la terrasse ombragée d’une médiathèque. Ils sont programmateurs culturels, maraîchers, éducateurs sportifs, graphistes, étudiants ou apprentis.

Rassembler et agir : l’esprit d’initiatives collectives

En Quercy Bouriane, la jeunesse fédère autour d’eux. Les associations – premier tissu social du territoire – sont pour beaucoup animées ou renouvelées par des jeunes de moins de 30 ans.

  • La Fabrik’ à Bouriane, à Gourdon, par exemple, regroupe une quinzaine de membres, pour moitié des jeunes actifs ou étudiants, qui organisent depuis 2019 des ateliers de réparation, des journées d’échanges de savoirs (couture, numérique, gestion du bois) et des concerts ouverts.
  • Le collectif “Les Jeunes Pousses du Lot” – créé en 2021 sous l’impulsion de jeunes agriculteurs et artisans – anime chaque année le “Printemps des Initiatives” : marché, exposition, débats (sources : site officiel Collectif Jeunes Pousses).
  • À Cazals, le foyer rural a vu naître un atelier “ciné-débats” entièrement géré par des lycéens et étudiants du cru.

Autre espace phare, celui du Service Civique. Depuis 2020, ce sont en moyenne 47 missions qui sont proposées chaque année dans la communauté de communes Quercy Bouriane (source : Service Civique Lot, 2023) : médiation culturelle, soutien scolaire, animation environnementale. Les jeunes investis, souvent issus du territoire, mais aussi venus d’Agen, Toulouse, voire du nord de la France, redonnent souffle aux associations locales — le plus souvent pour des questions de transmission : comment faire entrer la nature en classe ? Comment mieux faire circuler la parole entre générations ?

Transmettre, créer, expérimenter : la jeunesse façonne

Ici, l’engagement ne se traduit pas seulement en heures de bénévolat. La créativité, la volonté d’expérimenter, sont palpables. Un vent nouveau souffle sur les lieux de culture :

  • Les Rencontres Jeunes et Musique, tenues chaque printemps sous la halle de Salviac, ouvrent la scène à tous les groupes amateurs du secteur. Cette initiative, pilotée chaque année par un binôme “vétéran-jeune”, ne cesse de grandir – 350 spectateurs en 2023 (source : La Vie Quercynoise).
  • L’atelier d’écriture de Gourdon (“Mots de Passage”), dirigé par Camille Carrier – 24 ans, lauréate d’un concours de poésie urbaine – accueille familles, adolescents, aînés, pour partager récits, poèmes, histoires de vie et mémoire collective.

Du côté des pratiques sportives, les clubs de rugby, de randonnée ou d’escalade voient leurs effectifs renforcer par des animateurs de moins de 25 ans. Le club de Canoë-Kayak du Céou, par exemple, a vu son bureau rajeuni en 2022, avec l’élection d’une présidente âgée de 22 ans.

À voir : La nouvelle “Fresque du Vivant” au lycée de Gourdon

Façonnée en juin 2023 par une classe de seconde et trois artistes locaux, elle habille depuis un mur du lycée Léo Ferré. À travers couleurs vives et citations, elle rend hommage à la biodiversité locale : lucanes, mésanges charbonnières, iris des marais. Un exemple fort de collaboration intergénérationnelle, saluée lors du dernier Conseil Municipal Jeunesse.

Agir pour l’écologie : conscience et ancrage

Comment ne pas évoquer la grande sensibilité environnementale des jeunes du terroir ? Selon une enquête réalisée en 2023 par la Maison des Jeunes de Gourdon, près de 77% des jeunes de 18 à 30 ans plébiscitent les actions en faveur de l’écologie et 58% déclarent participer, chaque année, à au moins un chantier bénévole de nettoyage ou de reboisement.

  • Le collectif “Un arbre, une vie”, lancé en 2021 par trois collégiens de Daglan, a permis la plantation de 285 arbres sur des friches proches des villages. L’initiative est soutenue par des agriculteurs, des aînés et plusieurs écoles du secteur.
  • Les composteurs partagés, installés dans quatre villages de la communauté de communes, ont été pensés et animés par des élèves du lycée agricole de Cahors le Vignon (voir La Dépêche, octobre 2023).

L’engagement écologique s’incarne aussi dans de nouveaux modes de déplacement : véloroutes, covoiturage informel entre Gindou et Gourdon, marche collective lors d’événements festifs (marchés nocturnes, festivals de village).

À écouter : Les podcasts “Paroles de Jeunes

Série de témoignages recueillis par Radio Bouriane, où lycéen.ne.s, étudiant.e.s et jeunes travailleurs racontent leur attachement à la terre, leurs doutes, leurs envies de bouger sans nécessairement partir. Un accent vrai, qui relie.

“Passer la main”… et la voix : transmission et dialogue des générations

L’une des forces du territoire réside dans le tissage patient entre générations. Car ici, plus encore qu’ailleurs, transmettre c’est préserver le paysage et sa mémoire. Depuis 2017, chaque Conseil municipal compte au moins un “délégué jeunesse” dans 7 villages sur 13, chargé de relayer la parole des plus jeunes et de mettre en place des projets dédiés (aire de jeux, fresques, événements sportifs).

  • À Concorès, Léa (19 ans) anime des ateliers de collecte de mémoire orale : les anciens viennent y raconter la vie d’autrefois, les recettes, les chansons, les jeux disparus.
  • À Payrignac, une “gazette des jeunes” (3 numéros par an) diffuse interviews, conseils, photos et petits récits de terrain — à destination de l’ensemble des habitants.

Les Maisons France Services, installées depuis 2021 à Gourdon et Cazals, jouent également un rôle majeur dans l’autonomie des jeunes. Elles offrent à la fois un accès aux démarches (emploi, logement…) et un espace d’écoute. Accompagnement à la mobilité, aide à la création d’activité, ateliers de révision pour le Brevet et le Bac : autant d’actions concrètes qui retissent la confiance et l’envie de faire corps.

Regard vers l’avenir : entre possibles et racines

À la tombée du jour, le village s’apaise. Il reste, sur la place ou sur le terrain de sport, quelques voix claires, quelques vélos adossés au mur de l’épicerie, des rires qui s’attardent. Les jeunes du Quercy Bouriane sont là, quand on prend le temps de regarder vraiment : ils allument des brasiers, pas seulement pour réchauffer la nuit des villages, mais pour éclairer les chemins à venir.

Ce territoire continue de muter et d’inventer : nouveaux métiers, coopération numérique, agriculture régénérative. Surtout, il témoigne d’un mouvement profond, où la jeunesse n’est ni oublieuse, ni résistante par défaut, mais créatrice, accueillante, et obstinée. Un fil qui relie passé et futur, avec cette saveur particulière des terres et des jours partagés.

À goûter : Un pain au levain, pétri par Anaïs, 25 ans, dans son fournil de Lamothe-Fénelon.

Il s’offre après une matinée de bénévolat ou une réunion d’association : mie alvéolée, croûte dorée, douceur persistante… Comme une promesse modeste, mais sûre, que l’histoire continue — portée par la jeunesse du Quercy Bouriane.

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